NEWS
PDF
Imprimer
A- A+
Partager cet article sur Twitter Partager cet article sur Facebook Partager cet article sur LinkedIn

« Pour préserver une presse indépendante »

Tout a commencé le 24 janvier 2009. La veille, la convention collective unissant le groupe Quebecor et les salariés du Journal de Montréal arrivait à échéance. Propriétaire du quotidien comme de dizaines d’autres médias à travers le Canada, Quebecor entend imposer une restructuration profonde dictée par des préoccupations économiques. Comprenez, licenciements et rogne des avantages du personnel conservé...

...L’équipe de journalistes refuse de céder et opte pour le bras de fer. La direction réagit en décrétant un lock-out. Soit l’inverse d’une grève, l’employeur qui met à la rue ses employés et, en québécois dans le texte, la « mise sur le trottoir » de 253 journalistes syndiqués. Immédiatement, ceux-ci lancent un site Internet d’information, RueFrontenac.com. Le quartier général du site se trouve à côté des locaux du Journal de Montréal qui, lui, continue de paraître : l’empire médiatique Quebecor a créé une simili-agence de presse (QMI) récupérant et diffusant tout ce qui passe dans d’autres publications. Négociations, actions symboliques, boycott du quotidien, pétition de soutien, manifestations, procédures judiciaires, rien n’y fait. Le conflit dure, un an, deux ans.

La page d’accueil de RueFrontenac.com affiche la durée en jours du lock-out. Le syndicat des travailleurs de l’information, soutenu par la confédération des syndicats nationaux (CSN), avait accumulé un fonds de défense, permettant de verser 75% du salaire des employés lock-outé pendant une longue période. Mais au bout de deux ans, la mobilisation s’essouffle. L’incertitude pèse excessivement sur les journalistes, malgré la bouffée d’air et d’indépendance « Rue Frontenac ».

Le 26 février dernier, après 764 jours de lock-out, les employés finissent par valider les ultimes propositions de Quebecor. « Un jour de deuil » pour beaucoup. Seule une petite cinquantaine de postes est conservée, mais les indemnités de départ revues à la hausse, les prestations de retraite prolongées.

Un mois plus tard, un protocole de retour au travail est voté. 23 postes en rédaction sont comblés au final par des journalistes qui ont pris part au conflit. Les autres ont préféré la retraite, un autre emploi ou l’aventure Rue Frontenac. Cette semaine, le Journal de Montréal retrouve officiellement ces employés sur le trottoir depuis plus de deux ans. Mais pas sa dignité. Celle-là se trouve du côté de l’information indépendante. Du côté de Rue Frontenac.

A l’heure, forcément triste et désabusée, des bilans, rencontre avec RICHARD BOUSQUET, coordonnateur général de Rue Frontenac.

 


Planet Portraits : Le dénouement est-il vu par les lock-outés comme une forme de capitulation ?

Richard Bousquet : Un lock-out de 26 mois -incluant la négociation du protocole de retour au travail- sans véritable rapport de force -Le Journal de Montréal continuant à être diffusé et lu comme si de rien n’était, la loi anti-briseurs de grève étant inopérante dans notre cas- est un geste sauvage qui finit par user les gens. La majorité a lâché prise, ayant l’impression de ne pas pouvoir gagner davantage malgré le caractère inacceptable du contenu de la proposition.

 

Comment qualifier et résumer l’attitude de Quebecor pendant ces 764 jours de conflit ?

Quebecor a mené 14 lock-outs en 14 ans. C’est la méthode que l’entreprise affectionne pour arriver à ses fins : mettre ses employés à genoux pour leur faire accepter l’inacceptable. Le conflit était «nécessaire» pour mettre en place le plan d’affaires de Quebecor, notre convention collective étant le dernier rempart contre le libre échange de contenus entre les différentes salles de rédaction de l’empire, orchestré par l’«agence» QMI. Le tout pour passer de la diversité à l’uniformisation des voix. Écraser le syndicat était l’objectif et tous les moyens ont été pris pour y arriver.

 

 

Maître mot, l’impuissance

 


La confédération des syndicats nationaux estime que tout a été fait pour vous soutenir, êtes-vous du même avis ?

La CSN n’a jamais lésiné sur les moyens financiers, mais le sentiment d’impuissance a fini par dicter ses agissements et à militer pour un règlement rapide après plus de 20 mois de lock-out. Une impuissance plurielle, à faire signer la pétition, à faire adhérer ses 300.000 membres au boycott du Journal de Montréal. Et impuissance devant un employeur qu’elle craignait.

 

Comment expliquer le peu d’intérêt qui vous a été accordé par le gouvernement québécois ?

Le gouvernement a créé le monstre en finançant largement l’acquisition de Vidéotron (principal câblodistributeur au Québec) et de la chaîne de télé TVA, la plus regardée. La Caisse de dépôt et de placement du Québec possède encore 45% des actions de Quebecor Média. De plus, le gouvernement craint Quebecor en raison de son pouvoir médiatique, près de 40% des Québécois ne s’informent que par le biais des médias de cet empire. Finalement, la modernisation de la loi anti-briseurs de grève aurait pu entraîner, sous les pressions du patronat, l’ouverture de l’ensemble des lois du travail, une boîte de Pandore que le gouvernement ne veut pas ouvrir.

 

Etes-vous de ceux déçus par le public/lectorat qui a continué notamment de lire un journal produit sans journaliste ?

Comme je disais précédemment, près de 40% des Québécois ne s’informent que par le biais des médias de cet empire : ils n’ont jamais été conscients des tenants et des aboutissants du conflit. Quand, de plus, cet empire médiatique contrôle près de 40% de la culture au Québec, cette uniformisation et ce contrôle de l’information dépassent largement les cadres de notre conflit et deviennent un problème de société.

 

 

« Vent d’individualisme »

 

 

En octobre dernier, vous aviez rejeté à près de 90% l’offre de la direction. Pourquoi selon vous, cinq mois plus tard, y a-t-il eu acceptation à 64% ?

L’usure des cinq mois et le retrait de toutes conditions à la survie de Rue Frontenac. En octobre, la majorité était encore prête à faire un bout de chemin face à des conditions inacceptables et un élan de solidarité s’est créé devant le fait, qu’en plus d’acheter le passé et le présent de ceux qui ne retourneraient pas au Journal de Montréal, Quebecor voulait également acheter leur futur. (Ndlr, Quebecor souhaitait contrôler l’impression et la distribution des articles de RueFrontenac.com et de sa version papier. Finalement, l’initiative restera totalement indépendante)

 

Comment expliquez-vous que le plus long conflit dans l’histoire des médias au Canada se soit finalement déroulé dans une relative indifférence ?

Nos sociétés sont actuellement traversées par un vent d’individualisme et un courant de droite qui ne sont pas propices à ce genre de débat. Il faut par contre noter que notre conflit a suscité une solidarité syndicale au-delà des allégeances, qui s’est traduite par des dons comme nous n’avons probablement jamais vu dans un autre conflit auparavant, nous permettant de ne pas craindre l’épuisement de nos ressources financières pour mener le combat durant plus de deux ans.

 

Né du conflit, Rue Frontenac va-t-il demeurer ? Avec quelle liberté d’expression, quels moyens ?

Nous tentons actuellement d’attacher les fils d’un montage financier permettant la survie de Rue Frontenac. L’engagement des fonds de travailleurs -l’occasion est unique de préserver une presse indépendante dans un univers de concentration médiatique inquiétant- ou des capitaux privés déterminera probablement le niveau de liberté d’expression d’un futur Rue Frontenac appartenant à ces artisans…ou à un autre groupe de presse.

 

 

Implication personnelle

 

 

En quoi a consisté votre rôle de « coordonnateur général de Rue Frontenac » ?

L’exécutif du syndicat m’a confié le mandat, deux mois avant le lock-out, de mettre en place le site pour qu’il soit opérationnel trois jours après que nous soyons sur le trottoir, et de voir au démarrage de la version papier à l’été 2010. J’avais les responsabilités organisationnelle, juridique, financière et matérielle. Je devais voir à ce que le fonctionnement soit le plus démocratique et inclusif possible.

 

A l’heure des bilans, quelle leçon personnelle tirez-vous du conflit ?

Quebecor a réussi à faire passer notre convention collective de la meilleure à la pire des médias nationaux québécois et à racheter les postes de la majorité d’entre nous à rabais.

 

Quelle est la marque de soutien qui vous a le plus marqué ? A l’inverse, le désaveu le plus cinglant ?

L’appui d’un grand nombre de syndicats au Québec et même au Canada a été exceptionnel, ainsi que la marque de solidarité démontrée par nos membres lors du premier refus des offres. Le désaveu et l’irresponsabilité ? Celles du gouvernement, sous le couvert de la neutralité, ainsi que le manque de courage de la CSN pour surmonter son impuissance.

 

Quels sentiments vous dominent à l’heure du dénouement ?

Le sentiment d’impuissance face à l’échec des négociations et face à la perte des valeurs collectives de plusieurs de nos membres à la fin du conflit.

 

Faites-vous partie des employés à conserver leur poste ? Si non, de quoi sera fait votre avenir proche ?

Non, les conditions de travail ne permettront plus, selon moi, de faire du journalisme respectant les règles déontologiques nécessaires. Mon avenir passera par la poursuite des activités de Rue Frontenac, sinon par la recherche d’un emploi dans les autres grands médias québécois.

 

 

Photomontage agence Aujourd’hui© ; crédit photo Alain Decarie© ; toute reproduction sans mention du site PlanetPortraits.fr est interdite.

Commentaires

Par Pierre le 12/04/2011 à 16h13

bon article qui décrit bien les conditions du conflit et sa malheureuse issue pour les salariés...
hélas !
Pierre

Par chantal le 16/04/2011 à 20h06

un exemple de plus d'interaction entre un gouvernement et une grosse entreprise nationale....nous ne sommes que de pauvres fourmis!! chantal

Ajouter un commentaire

Vous devez vous connecter pour ajouter un commentaire.

 

 

 

 

Afficher les articles par tag

Lunettes solaires, Visiofactory.com, l'Optique à prix d'usine !
Soutenez Planet Portraits sur J'aime l'info

Page

Votre compte

Liens