NEWS
PDF
Imprimer
A- A+
Partager cet article sur Twitter Partager cet article sur Facebook Partager cet article sur LinkedIn

Un couperet en 4D

Il était une fois un petit village, son unique petite usine et, du jour au lendemain, 25 petites personnes sur le carreau. L'histoire tristement banale d'une énième délocalisation ? Sans doute, mais voilà : les victimes sont toujours debout / Portrait d'André et Michel, deux ouvriers remerciés

Désindustrialisation. Délocalisation. Désillusion. L’enchaînement est connu. Ceux qui le subissent beaucoup moins, a fortiori en pleine campagne. D'ailleurs, comment se fait-il que des activités industrielles aient pu se faufiler entre zones franches et économies d'échelle et persister en milieu exclusivement rural ? Dans l'histoire bien réelle qui nous concerne, la réponse est désormais aussi flagrante qu'un troupeau de bovins au milieu d'un pré : pour mieux se carapater le moment venu, pardi !

 

Flash-back en 1973. Stücklin, une entreprise familiale suisse, a fait de la chaudière à eau un produit noble. Emergents, les circuits de chauffage fermés appellent à produire en série des vases d'expansion. Stücklin a besoin d'une nouvelle unité en plus de son usine-mère de Füllinsdorf. Non loin de là, côté français, il y a de la place et surtout une main-d’œuvre moins onéreuse qu'à « domicile ».

C'est un bourg d'à peine 500 habitants qui hérite de l'implantation, avec vue sur les premiers contreforts du Jura, mais globalement loin de tout. Seul signe particulier, le village héberge le fromager-affineur des plus  grands de ce monde, Bernard Antony. Quand le noble artisanat croise le pragmatisme industriel...  Un premier bâtiment sort de terre, une chaîne de production se monte, dix salariés sont embauchés. La direction suisse est du genre paternaliste.

 

L'activité se développe, les effectifs triplent, la production bascule au milieu des années 80 des chaudières aux vases d'expansion de petit volume. Les clients, des grossistes, sont Suisses, Allemands, Autrichiens et Français. Bref, tout roule. C'est pendant cet âge d'or qu'André et Michel débarquent chez Stücklin. Normal, il n'y a pas d'autres industries dans les parages.

Les deux sont du village, vont travailler à pied ou à vélo. Les deux sont bien vite convaincus d'avoir trouvé chaussure à leur pied pour le restant de leur vie professionnelle. Ils se trompent. Leur aventure durera un quart de siècle ; 120 secondes suffiront à doucher leurs illusions. « L’annonce a pris deux minutes, le numéro deux du groupe ne décrochant pas deux mots », se souvient Michel dans une involontaire figure de style. C’était en septembre dernier. Le paternalisme industriel a fait long feu.

 

Polonais photographes

 

Au tournant des années 2000, rongé par des soucis de santé, l’héritier Stücklin a en effet dit stop. L’usine devient Pneumatex, rachetée par un groupe d’actionnaires. Bienvenue au casino du business. Cinq années passent, sans investissement cela va de soi, et les margoulins reniflent l’odeur d’une affaire juteuse : le boss belge revend machines et savoir-faire au géant anglo-suédois IMI, 14.000 salariés, basé à Birmingham. Préoccupations et niveaux de décision s’éloignent dangereusement de ces travailleurs si bouseux.

Fin 2007, des Polonais déambulent entre les unités d’emboutissage et d’assemblage pour…prendre des photos. « A Noël 2009, un des investisseurs, hongrois, m’a garanti qu’il y aurait du travail ici jusqu’à ma retraite », sourit André. Erreur de calcul ? Que nenni, l’entreprise se montre rentable, la production de 180.000 vases d’expansion exempte de tous défauts. Alors, faute de goût ? Si peu, tant le cynisme va aller bien plus loin.

 

Naïfs ou candides, nos deux compères ne sentent pas le couperet venir. Pire, les trois dernières années sont bercées par un projet d’extension. La commune s'endette pour acquérir 60 ares de terrain et « mettre à l'aise » l'entreprise. Depuis, le maire regrette amèrement. « Je pensais que la direction attendait la fin de la crise pour sortir le projet des cartons. Aujourd'hui, les locaux sont désertés et désolés, très peu de salariés ont retrouvé un emploi ».

Michel, 44 ans, fait partie des chanceux, avec un poste de responsable logistique dans une PME locale. De neuf ans son aîné, André galère toujours. Il marche en montagne pour oublier. Oublier le gâchis, oublier qu’IMI lui a proposé un « nouveau départ » dans une de leurs filiales pour 3.300 euros bruts annuels en Inde. Et attendre la fin de la période de reclassement, mi-mars, qui fera tomber l'indemnité de licenciement. « Nous avions atteint un tel degré de qualité, un tel savoir-faire... »

 

Impudence ? Si peu…

 

Chez Pneumatex, il n'y a eu ni direction prise en otage, ni manifestation. Inertie ou manque de courage, jugez par vous-mêmes. Mais en optant pour  un mix de pudeur et de dignité, vous ne serez pas loin du compte. André a travaillé jusqu'au tout dernier jour, à démonter « ses » machines », à en préparer l'expédition vers Olkusz, Pologne, là où se poursuivra la production de vases. D'aucuns y verront de la bêtise. D'autres la meilleure réponse contre l'ignoble mépris. « Avec mon salaire, ils paieront trois Polonais ».

Michel a arrêté plus tôt, dès la fermeture annoncée. Mais avant cela, lui comme ses 24 collègues auront eu des derniers mois chargés, assistés d'une équipe de nuit spécialement mise en place. L'honorable objectif ? Faire du stock, des milliers de vases et désembueurs étant discrètement entreposés dans un hangar en Allemagne, histoire de se protéger de tout retard à l'allumage en Silésie...

 

Trois jours après l’annonce, le même Michel arpentait la Côte d’Azur. Sacré parachute doré, que ce marathon de Nice où lui et son épouse établissent leur meilleur temps personnel. Sacré symbole, aussi : le couple s’échauffe avec deux t-shirts estampillés Pneumatex…et les laisse sur le trottoir avant le départ. Ce sera l’unique réaction ostensible d’un ouvrier blessé mais terriblement digne.

Désindustrialisation. Délocalisation. Désillusion. Dignité. Vive la quatrième dimension ! A Olkusz, au cœur de l’Union Européenne, la chaîne de production est sortie de terre grâce aux plans de celle promise mais jamais venue plus à l’Ouest. Une impudence de plus. Soyons honnêtes, tout le monde s’en fout. Mais André, Michel et leurs 23 acolytes campagnards sont toujours debout.

Commentaires

Ajouter un commentaire

Vous devez vous connecter pour ajouter un commentaire.

 

 

 

 

Afficher les articles par tag

Lunettes solaires, Visiofactory.com, l'Optique à prix d'usine !
Soutenez Planet Portraits sur J'aime l'info

Page

Votre compte

Liens