D’accord, au centre de production de Mulhouse, ce Bruno Leyval gère informatiquement les flux de l’atelier de peinture. D’accord, sa queue-de-cheval et son air pensif suggèrent une fibre artistique. Mais encore ?
Avouons-le, un esprit rusé se dissimule derrière sa barbe poivre-et-sel bien entretenue. Avouons-le aussi, ses yeux bleu outremer vont plutôt bien avec ses bagues en turquoise d’Arizona.
Tiens, la turquoise, un symbole de chance chez les Indiens Navajos…
« Oui, la cause amérindienne me passionne. L’avenir du monde passe par un complet melting-pot ». Rebelle, anticonformiste, il y a du Keny Arkana dans ses mots. « Mon art n’est pas engagé, il est enragé », tweetait-il le mois dernier.
« Le capitalisme a ses bons et ses mauvais côtés. Je ne combats pas le système, je profite de lui. Et je le dénonce ». Voilà qui affine le personnage. A 20 ans, il est arrivé à Peugeot « par hasard ». Il apprécie la liberté et l'assise financière que lui procure son travail. Décalé mais lucide.
Justice, injustices
A côté, il dessine comme un stakhanoviste, tous les jours depuis ses huit ans. Un équilibre, sûrement, une thérapie, sans doute. Le résultat d’une enfance à observer le père peindre. Ou d’une adolescence à rêver d'une carrière d'artiste, d'un départ pour Paris.
Noble, prestigieuse, l'encre de Chine a ses faveurs. Ses inspirations sont infinies, du trait de Picasso aux sons d'Earth. Surtout, ses dessins soutiennent les minorités, dénoncent les injustices.
Ses tweets, toujours, assène des vérités. Les siennes : « L'artiste qui ne défend aucune cause ne sert à rien ». Ou encore : « Concentration massive d'abrutis ou de lèche-culs, les réseaux sociaux me font souvent gerber ».
A Londres, il peint pour la cause tibétaine sur un mur à côté de Shepard Fairey. A Bristol, pour le projet « Justice », dans des cellules de l’ancien commissariat de police.
Leyval a du Twombly dans le coup de pinceau. Peintre à la maison, peintre à l’usine, c’est un peu docteur Jekyll et mister Hyde. Etrange cas que ce salarié d’une multinationale auto-désigné extrémiste non-violent…
Nike, sans blague
De lui, ce sont deux amis artistes qui en parlent sans doute le mieux. Il y a Dan 23, graphiste strasbourgeois : « Chez Bruno, j'aime autant le travail de croquis que la démarche humaniste ».
Il y a Mark Michaelson, New Yorkais haut placé chez Men’s Health…et occasionnel participant d’Occupy Wall Street : « ce mec est brillant et bourré de talents ».
Mulhouse, quartier populaire. Un bel appartement, un atelier modeste. Là, à côté d’un cliché de Patti Smith, son logo issu d’une rencontre avec un calligraphe de San Francisco. Sceau chinois, cercle ouvert, « pour laisser entrer le bien et le mal ».
Au mur, un portrait de son fiston de 2 ans, l’index dans le pif. A côté, un t-shirt et un visage plus connu. Celui de Kobe Bryant. « Un matin, j’ai reçu un mail en provenance du siège de Nike à Beaverton ». Ce n’est pas une blague.
Réalité et utopie
La marque à la virgule lui propose une collaboration. Mission ? Dessiner la star des Los Angeles Lakers. Pour le technicien de PSA, un contrat de trois ans, et le droit (pas ordinaire) de communiquer sur ce partenariat.
Depuis, il a signé un deuxième t-shirt, estampillé Rafael Nadal. Un troisième pourrait suivre. Au royaume du business, quid de l’artiste militant ? « Toutes ces grandes sociétés ont des logiques de chacal ».
Il assure garder sa fierté pour un dessin sur la violence domestique. Plusieurs associations américaines de défense des droits de la femme l’utilisent : « J'espère qu'elles se font beaucoup d'argent dessus »…
Sans sourciller, il assure garder une utopie dans son univers noir et blanc. Celle de changer le monde avec ses œuvres. Lui, Bruno Leyval, ne changera pas. Lui, l’indigné aux doigts d’or. Un beau surnom indien, isn’t it ?
Bruno Leyval en cinq clics
Awake studio, du nom du magazine virtuel qu’il a lancé
Justice, du nom du projet artistique mené à Bristol
BLK, du nom de sa propre marque lancée cette année
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