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Un couvent en résistance

Solidarité / Depuis le début de l'année, un couvent de rédemptoristes de la banlieue de Mulhouse abrite cinq familles d’étrangers en situation irrégulière. Derrière cet hébergement alternatif, l'initiative d’un collectif et l'engagement de 80 bénévoles. Portrait d’un couvent qui fait de la résistance.

Coups de sonnette. Attente. Un bénévole, méfiant comme tout, vient entrouvrir la lourde porte. « Rendez-vous avec Jean-Marie Romann ». Le visage se détend. Le couvent de Riedisheim s'ouvre un instant, se referme tout de suite derrière moi. On n’est jamais trop prudent, les RG sont paraît-il sur le qui-vive. Au rez-de-chaussée, une salle pleine pour la réunion hebdomadaire du collectif Urgence Welcome*.

 

Mon interlocuteur, délégué diocésain à la Pastorale des Migrants, en est membre et pour ainsi dire porte-parole. Tel un pro de la comm’, il insiste sur la genèse d'un projet qui a démarré en quelques semaines, « cette culture de la collaboration entre associations chrétiennes et laïques à Mulhouse », et une « relation de confiance avec les rédemptoristes ». Si Urgence Welcome avait une personnalité, ce serait la sienne, discrète, disponible, franche. Direction le premier étage. Une salle et une cuisine communes sont parcourues d’incessants va-et-vient. Si le collectif qui a investi le couvent depuis début janvier avait un visage, ce serait sûrement celui d'Emmanuel.

 

Oublier les nuits dehors

 

Détresse et soulagement s’entremêlent, en anglais et en sourires. « Il y a deux ans, j’ai fui mon pays, le Ghana, pour persécutions religieuses. J’ai navigué de foyer en foyer, de Paris à Mulhouse. On m’a orienté vers ce couvent et depuis, grâce aux efforts des bénévoles, mes soucis se sont envolés ». Ici, il suit les cours de français dispensés deux fois par semaine. Ici, il essaie d’oublier qu’il a dormi plusieurs nuits dehors devant la gare cet hiver. Comme la vingtaine d’autres résidents, Emmanuel est, à 27 ans et après deux années de péripéties administratives, débouté de sa demande d’asile en France.

 

Comme tous, en situation illégale sur le territoire et expulsable à tout moment. Comme tous ceux que j’ai rencontrés, habité d’un espoir semi-conscient d’une régularisation après une nouvelle procédure.

La bâtisse conventuelle de deux étages, accolée à l’église du village, appartient depuis plus d’un siècle à la congrégation des rédemptoristes. Vide depuis quelques mois, elle fait l’objet d’un projet immobilier. Avant de la céder, les religieux ont entendu l’appel des travailleurs sociaux à la recherche d’hébergements pour sans-papiers.

 

Dans l'action politique

 

« Les Rédemptoristes sont par nature proches des personnes marginalisées », note le père Alphonse Peter, supérieur provincial de la congrégation, « nous nous devions de répondre ». Après le rayonnement missionnaire, place au rayonnement solidaire. La mise à disposition durera jusqu’au 30 avril.

 

En bas, la réunion touche à sa fin. Responsable de la section locale de la Ligue des droits de l'Homme, Noëlle Casanova conclut : « nous ne sommes pas dans l'accueil de pauvres gens, mais dans de l'action politique. Nous ne pallions pas simplement un manquement de l'Etat, nous interpellons ». Entre les lignes, pas de cocooning mais un éveil des consciences. En ligne de mire, la restauration du droit d'asile. « Notre mission est de mettre ces familles dans des situations correctes pour continuer leur démarche de régularisation ».

 

Depuis le 2 janvier dernier, le délit de solidarité a été supprimé. Il n'est plus illégal de nourrir, d'héberger et d'aider un sans-papier, tant que c'est sans contrepartie. Depuis le 8 janvier, Urgence Welcome va plus loin, à mi-chemin entre fraternité et coresponsabilité. Le collectif sait que l'opération « couvent » ne peut pas durer. Elle peut par contre essaimer. En janvier, 235 nouveaux demandeurs d'asile sont arrivés dans le Haut-Rhin. Trop, bien trop pour le 115, numéro d’urgence du Samu social.

 

Vasvi, sa femme et leurs quatre enfants ont expérimenté. « J'appelais cent fois par jour. Nous avons dormi plus de deux mois dehors avant d'arriver au couvent ». Roms du Kosovo, ils sont prêts à tout pour ne jamais retourner d'où ils viennent. « Là-bas, je suis mort et ma famille avec », soupire le père, trentenaire, qui a payé (7.000€) un passeur pour rejoindre la France en minibus.

 

Tensions et sourires

 

Au couvent, à la cuisine, pour la salle de bains, ils se retrouvent à cohabiter avec Faton, son épouse et leurs deux enfants en bas âge. Kosovars albanais, ils ont atterri à Mulhouse après l'Allemagne, l'Italie et la Suisse. « Nous avons fui  de graves différends familiaux. La Cimade nous a envoyés ici. Je poursuis toutes les démarches de régularisation », explique le jeune mari dans un bon français. Des Roms, il n'en pense que du mal et ne le tait pas. Le couvent transpire de tensions ethniques.

 

Dans le couloir, Caroline, l'élève-éducatrice**, joue avec une flopée de bambins. Au fourneau, un couple de Bangladais aux sourires permanents mitonne une odorante poêlée oignons-fenouil. Lui, commerçant de son état, dit avoir fui des persécutions d'ordre politique et court me montrer un diplôme en restauration. Sa bonne humeur apaise les crispations entre résidents.

 

Tous se savent dans la même galère et réalisent la chance qu'ils ont. Tous parlent de respect et louent l’engagement des bénévoles qui accompagnent leur quotidien au couvent. Tous soupirent à l'évocation de leur avenir au-delà du 30 avril. Jean-Marie Romann aussi : « l'éventuelle prolongation de l'initiative dépend de l'acte de vente du bâtiment. Urgence Welcome a déjà lancé la phase suivante : c'est la recherche de logements vides. Cinq autres familles sont déjà hébergées par des particuliers qui adhèrent à notre action ». Pour que le partage et la résistance continuent...

 

 

 

*Le collectif d'associations Urgence Welcome rassemble sept organisations : la Cimade, l'association d'accueil des demandeurs d'asile (AADA), la Ligue des Droits de l'Homme, la Pastorale des Migrants, le CCFD-Terre Solidaire-68, le conseil de solidarité de la zone pastorale de Mulhouse et Emmaüs Cernay. C'est cette dernière structure qui a paraphé le contrat de bail de mise à disposition gracieuse du couvent au collectif, qui court jusqu'au 30 avril 2013. Urgence Welcome assume uniquement les frais de chauffage, d'eau et d'électricité.

 

**Une éducatrice au couvent

 

Ils n’ont d’yeux que pour elle. Elle n’a d’yeux, et d’oreilles, que pour eux. Ils, les enfants, viennent lui tomber dans les bras sitôt revenus de l’école. Elle, l’étudiante, est là, justement, grâce à son école. Dans ce couvent devenu demeure temporaire (lire ci-contre), leurs rires, pleurs et jeux occupent l’espace. Dans ce couvent mué en tour de Babel, elle fait office de point de référence et de...confidences. Caroline Thomas, 21 ans et une allure savamment déjantée, étudie au centre de formation d’éducateurs de jeunes enfants (CFEJE) de Mulhouse. Le cursus en trois ans de la future éducatrice comprend cinq stages en immersion professionnelle. « J'ai intégré cette formation pour travailler, plus tard, dans la lutte contre l'exclusion ». Là voilà aux premières loges.

 

En fin d'année, sa formatrice lui parle de l'initiative d'Urgence Welcome et la met en lien avec le directeur du pôle « accueils-insertion » de l'association ACCES, Raymond Kohler. Caroline obtient l'accord du CFEJE pour trois mois de stage au couvent ; son institution de référence est Emmaüs Cernay, son tuteur Raymond Kohler, son problématique de stage « la place et le rôle de la famille dans un univers déstructuré ». Après six semaines d'immersion - « je suis la seule à être au couvent en continu »-, elle ressort déjà des éléments forts : « le premier outil de l'éducateur, c'est la parole. Là, avec un tel mélange de cultures et des personnes qui ne parlent ni ne comprennent forcément le français, il faut autre chose. J'ai recours au théâtre, aux gestes, au mime, à l'exemple ».

 

En soutien à la parentalité et à l'unité familiale malgré les difficultés et la vie en communauté, malgré la situation transitoire et de perpétuelles distractions, Caroline assure que « la misère rapproche les gens, mais les fait aussi s'accrocher comme des damnés à leur identité, notamment culinaire ». Son stage s'arrête le 30 avril, comme, a priori, l'alternative du couvent. Elle essaie de se convaincre que l'initiative ne sera pas un échec au-delà de cette date. Et envisage désormais, après ses études, de travailler dans un centre d'accueil de demandeurs d'asile...

 

 

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