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Icône plurielle, singulière immortelle

Simone Veil, 83 ans d’une vie dont on n’a pas fini de parler : portrait de cette éternelle femme de tête.

Son tailleur était plus rutilant que jamais. Plus vert, surtout. Et Chanel, toujours. Il y a quatorze mois, Simone Veil entrait à l’Académie française. Elle, sauvée d’Auschwitz par une kapo polonaise la jugeant « trop jolie pour mourir en camp », rejoignait à juste titre les immortels. Elle, à l’allure chevaleresque et au port de tête altier, se voyait affublée d’une épée. Une fierté pour cette beauté naturelle devenue, à bientôt 84 ans, l’incarnation du « bien vieillir » auprès des Françaises sondées par l’Ifop (devant Jane Fonda, s’il vous plaît !).

 

Soixante-dix ans avant, elle se faufilait sur les marchés niçois pour nourrir sa famille. Ses yeux de chat et son allure distinguée y faisaient des ravages. « Adolescente, son regard affirmait déjà son côté supérieur, du genre « plus forte que tout » », se rappelle une amie d’enfance. L’image d’une Andromaque moderne, droite et rigoureuse, qui sied à la jeune Jacob autant qu’à l’épouse Veil, à l’étudiante aux multiples prétendants autant qu’à la ministre combattante. Et forcément à l’académicienne assise dans le fauteuil 13 qui fût un jour celui de Racine. Cinq chiffres tatoués au poignet n’ont compromis son potentiel de séduction. « Cette ignominie, elle la porte mieux que quiconque ». Le compliment porte à sourire et à pleurer, mais son auteur, également rescapée d’Auschwitz-Birkenau, le jure : « Je ne suis plus la même depuis que j’ai discuté avec Simone Veil au mémorial de la Shoah. Elle véhicule une telle énergie, dégage une telle dignité ».

 

Rage de liberté

 

Retour sous la Coupole. Dernière installée, l’académicienne Veil la joue discrète depuis un an. Fatiguée ? Son récit autobiographique « Une vie », au succès débordant, a pris la parole à sa place. Moins nombreuses mais toujours acérées, ses prises de position pour l’Europe lui ont valu le prix Heinrich Heine, l’une des plus importantes distinctions outre-Rhin. L’ancienne présidente du parlement européen y voit un hommage à la femme qui a prôné la réconciliation franco-allemande bien au-delà de ce qu’on pouvait attendre d’elle. Sa mère perdue dans le gel de Bergen-Belsen ? Aucune récompense ne lui fera pardonner. Mère chérie, mère lisant Racine à Drancy, mais aussi mère tyrannisée par le mari André Jacob. Ce modèle familial a façonné sa rage de liberté.

 

Mariée à Antoine Veil en 1946, elle a cru un moment revivre le scénario d’un époux qui garde coûte que coûte la femme au foyer. « J’ai dû me battre pour exister. Même et surtout dans ma propre famille ». Elle en sortira avec une énergie décuplée. Energie qui la fait passer de victime à icône. De survivante à immortelle. Seule fissure dans la carapace, Milou, sa petite sœur en compagnie de qui elle a survécu aux camps. Décédée en 1952, elle n’aura jamais vu Simone faire carrière. Bientôt 60 ans après l’accident de la route fatal, la sœur a toujours du mal à en parler. Oui, elle porte en elle les figures féminines de sa vie. Dans le sang et les stigmates. En souvenir de sa mère, elle voulait travailler, plaider, défendre l’indéfendable. Deux de ses fils seront les avocats qu’elle n’a pu être. « Angoissés de ne pas être à la hauteur », on les comprend.

 

Se battre pour exister tout court. Simone Veil est immortelle depuis douze mois, mais la mort ne l’a jamais quittée. Une sorte de compagnon de route, présent dans les combats perdus comme dans les succès. L’échec de ne revenir qu’à deux de la déportation. La culpabilité, aussi. Le drame de perdre sa plus intime confidente au bord d’une route et de se retrouver seule. Contre la mort, pour ce père et ce frère disparus en terres baltes, elle réagit et donne la vie. Successivement en 1947 et 1948, entre deux cours à Sciences-Po. Douze petits-enfants et plusieurs arrière-petits-enfants plus tard, elle n’est plus seule. Mais son rapport à la mort n’en est pas simplifié pour autant. En 1974, en pleine présentation du projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse, la ministre est traitée de « kapo nazie », prête à « offrir l’euthanasie du bon plaisir aux barbares ».

 

Courage et politique

 

Souveraine féministe, elle tient bon et entre dans l’histoire de la République en légalisant l’avortement. D’ailleurs, a-t-elle déjà cédé sur quoi que ce soit ? « Oui, à la mort de Milou, j’ai cru que tout s’effondrait autour de moi », ose-t-elle. Racine écrivait les plaintes de Bérénice et l’immortel dialogue entre Phèdre et Œnone ; Simone Veil, elle, lance sa vie politique par des joutes verbales retentissantes contre les anti-avortement, qui la voient en égérie de la culture de mort. Et la peur de mourir dans tout ça ? « Je l’ai eu à Auschwitz. Depuis, plus du tout. En tout cas pas me concernant ». L’axiome est comme le personnage, ferme, rigoureusement rigide. Trop, disent certains. Ils n’ont pas tort. Tout comme cette France qui en fait sa femme préférée, à raison.

 

« On ne peut pas se passer aisément de Simone Veil », dit un ancien député. Pas faux. A 83 ans, elle domine encore les sondages, énerve, passionne. Comment pourrait-il en être autrement, quand il s’agit de cette « figure de proue en avance sur l’Histoire » ? Jean d’Ormesson, qui l’a reçue à l’Académie française, ne cache ainsi pas son admiration. D’autres sont aux antipodes. « Des millions de Français ne reconnaissent plus leur Simone Veil. A mesure que le temps passe, elle ne ressemble plus à sa légende », notait Bayrou en 2008. Il n’a toujours pas digéré le soutien accordé à Sarkozy.

 

L’intéressée pas bien non plus, visiblement, à régurgiter entre autres les nominations masculines au Conseil constitutionnel. « Femme de gauche, non. Femme de cœur, oui ». Chirac, défendu par l’un des fils Veil dans son procès, ne se mouille pas. Une chose est sûre, la popularité cristallise les rancœurs. Finkielkraut est intimement persuadé que « la haine se polarise avec la même unanimité sur Simone Veil que sur Blum ou Mendès-France ». Peut-être, peut-être pas. Le complot antisémite ne tient pas et s’efface devant la complexité d’une personnalité atypique. Et finalement par trop courageuse. « En matière de courage politique, elle a toujours été l’un de mes modèles », glissait il y a quelques années Strauss-Kahn. Suffisant pour avoir l’immortelle de son côté d’ici quelques mois ? Pas évident.

 

 

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