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« On n’en sortira jamais »

Janvier 2012, une grande dame vient de s'en aller. Jusqu'au bout, elle aura écumé les lycées alsaciens pour parler de sa vie, pour transmettre son message. Afin de lui rendre un modeste hommage, voilà le portrait d'elle réalisé au printemps 2010. A l'issue d'une rencontre et d'échanges mémorables...

 

Rescapée d'Auschwitz-Birkenau, Eliane Picard est un formidable bout de femme. Depuis trois décennies, cette Alsacienne a choisi de partager son expérience tragique de l’Holocauste auprès des lycéens de sa région. Rencontre avec « Mademoiselle Eliane », 85 ans et tous ses souvenirs.

« Nous sommes arrivés au milieu d’un camp et descendus de notre wagon à bestiaux sans savoir où nous étions. Partout, des SS, des kapos, des petits bonhommes en costumes rayés, la tête vers le bas. Ca parlait toutes les langues. Nous nous sommes demandés quel était ce drôle de monde ». Ce monde à part, c’était la porte d’entrée de l’enfer pour Eliane Lévy. La fin du voyage pour ses parents et sa petite sœur de 13 ans. Un coup de gourdin sur la main, un « grand escogriffe de SS » devant une porte, à gauche ou à droite ? « Rechts » pour la mère et la sœur, « links » pour Eliane… Sauf que la jeune Alsacienne n’est pas des plus obéissantes. Elle se dirige elle aussi vers la droite. Nouveau coup de badine, qui manque de lui arracher le visage. « Lass Sie doch gehen wenn sie will », entend-elle, avant de s’en aller finalement par la gauche. « A droite, c’était la mauvaise porte ; à gauche, à la rigueur tenir encore un peu ». Mai 1944, bienvenue à Auschwitz-Birkenau

 

"Comment va-t-on retrouver nos affaires ?"


 

La mémoire de l’octogénaire ne faillit aucunement. L’énoncé de ses premiers pas dans le camp de la mort de Haute-Silésie brave le temps. 66 ans après, les étapes s’enchaînent, la voix décidée. Les baraques pour femmes de Birkenau sont là, à portée de main. Les habits des prisonniers déchargés du dernier convoi sont déjà à terre. « Nous avons dans la foulée été rasées de haut en bas, avant l’étape du tatouage spécial Auschwitz. D’ailleurs, celui-ci tient bien le coup, il commence juste à pâlir », glisse-t-elle dans un sourire. Et de son petit neveu de ne pas comprendre pourquoi tante Eliane s’est fait écrire sur le bras sans qu’on dise quelque chose, alors que lui s’est fait grondé après avoir griffonné sur un mur. L’enchaînement se poursuit. Passage sous un filet d’eau, jet d’une culotte, d’une robe, d’une chemise et d’une paire de chaussures. « J’ai la chance d’avoir toujours eu une robe douillette. Mais, à demander comment nous allions retrouver nos propres affaires, nous n’avions toujours rien compris ».  La nouvelle tombera d’une garde polonaise. Et la « sacrée sale garce » de préciser : « vos proches sont là, dans les Himmel Kommandos, ces flammes qui sortent des cheminées ». En l’occurrence, le père, la mère et la petite sœur d’Eliane Lévy. Il ya aussi l’enfer du quotidien, de la soupe aux chaussures dans la boue, des pierres à casser aux cages à lapin qui font office de lits. Il y a la nouvelle du débarquement du 6 juin, la Marseillaise chantée dans sa baraque, cette « mini-révolution » sanctionnée par une nuit entière passée les bras en l’air. Il y a ce trou noir de quelque quinze jours, où le typhus prend temporairement le dessus sur sa résistance. Le réveil à l’infirmerie, début juillet, s’accompagne d’une gamelle et d’une cuillère à café en argent ; « Lise, une bonne amie de mon convoi, a sans doute pu me les récupérer. Elle a aussi fait un séjour à l’infirmerie, pour une blessure au talon. Elle aussi est revenue des camps. Et j’ai ramené la cuillère avec moi ! »

 

Expulsion devancée

 

Pour Eliane, la guerre avait débuté neuf ans plus tôt. En 1935, à onze ans, lorsque les discussions familiales se nourrissent des premiers départs de juifs allemands. Dans la maison de Soultz, où les parents parlent encore de temps à autre en yiddish rhénan, l’ascension d’Hitler effraie. Le père, médecin, décident vite d’éloigner sa famille du Rhin. Les déménagements se succèdent, du piémont vosgien (Urbès) au Doubs (chez une tante à Hérimoncourt), de Paris à Fécamp jusqu’en mai 1940. La grand-mère d’Eliane quitte ce monde en leur laissant une prophétie : « mes pauvres enfants, qu’est-ce que vous allez vivre… » Les Lévy refont leurs valises (plutôt des cartons à linge remplis d’affaires) et débarque à Toulouse chez une autre tante. Eliane intègre une école de commerce, apprend de zéro la sténo-dactylographie et travaille dans la boutique de tissus de son oncle Raymond Bloch, président de la communauté juive. « En face, un magasin vendait du parfum à la violette », se rappelle Eliane, devenue Lucette Garrigue par ses faux-papiers de circonstance. Son lieu de travail passé sous contrôle d’un administrateur début 1943, le troc et la « deuxième caisse » devinrent de rigueur. Le judaïsme ? Un mode de vie, une bonne direction, pas vraiment une religion pour la famille Lévy. Sans éveiller a priori de soupçons, sans qu’aucun ne porte l’étoile jaune, les Alsaciens se font à leur vie toulousaine. Le 5 mai 1944, une Traction avant garée devant l’appartement change leur histoire à jamais. « J'étais juste descendue à l’épicerie du coin pour compléter le déjeuner. A mon retour, le véhicule était là. J’aurais pu fuir. Mais je ne voulais pas causer de tort aux gens qui nous avaient fourni de fausses cartes d'identité. Je suis montée ». Le grand frère avait pris les devants, en rejoignant l’Espagne dès 1942, puis l’Algérie. Celui de 14 ans agit dans l’urgence en filant au nez de la Gestapo par la cour intérieure. Restent Eliane, sa petite sœur, les parents, la fouille, les coups de crosse de révolver. Dans les oreilles de l’octogénaire résonnent encore le bruit des exécutions entendu par l’adolescente à la prison Saint-Michel. « Nous avions eu vent de choses abominables en Europe de l’Est, mais que cela signifiait-il vraiment ? »

 

Drôle de fin d’année

 

En quelques jours, le doute va se dissiper. De Toulouse à Drancy, de Drancy à la Silésie, l’enfer arrive par voies ferrées. « Dans notre wagon à bestiaux, la chaleur animale devenait dur à supporter. Et pas de marchepied ou planche pour aider à y entrer, contrairement à ce que l’on voit dans les films ! » Les rails s’arrêtent dans Birkenau. Les cheminées d’Auschwitz II évoquent pour Eliane les hauts fourneaux de Lorraine. « Je n’étais pas choquée par ces usines ». Malade puis convalescente, elle échappe quand même à la sélection. Finis les travaux forcés en extérieur, place en août aux « nattes » à réaliser avec des vêtements déchirés. Dans ce bloc de travail, les Françaises organisent bien l’affaire. Eliane survit, voit les baraques alentours se vider, le nombre de Tziganes diminués jour après jour. En octobre, à piocher sur les berges de la Vistule, elle entend dans le lointain les premiers coups de canon. « Se révolter ? Mais comment ? Avec nos mains ? » Certains tenteront, d’autres, plus nombreux, se jettent sous ses yeux dans les fils de fer électrifiés du camp. Eliane passe l’automne dans un épais manteau d’homme tapissé d’échantillons d’étoffes. Au sordide rituel de la désinfection, elle l’abandonnera en le jetant à Yvette, une amie résistante. Arrivent décembre, le froid plus que glacial, Noël « qui n’existe que par quelques chants interrompus de hurlements et de coups ». Puis, la veille du réveillon, le départ de Birkenau en direction du soleil couchant, un demi-pain noir en main. Sol sablonneux, baraques propres, cailloux alignés, c’est Bergen-Belsen. Eliane se remémore avoir parlé d’une colonie de vacances en débarquant. « Même notre premier repas ressemblait à quelques chose. Entre filles, on y a même fait de la cuisine comme jamais ». En paroles, forcément… Très vite, le camp sera pourtant surpeuplé -notamment de juives hongroises- et terre d’épidémies. Mi-janvier, « pas costaude certes, mais la tête claire », Eliane est remise dans un train.

 

Un matin, plus de SS

 

Les rails n’entrent plus dans un camp, mais dans la montagne. L’hiver 45 d’Eliane s’écoule en Saxe dans une usine d’aviation en lien avec le groupe Henkel. Dès qu’elle le peut, elle use d’un stratagème pour arrêter sa machine. Les B-12 commencent à se faire plus bruyants, les alertes plus rapprochées, les chants de prisonniers plus provocateurs. « Le 14 avril, nous voilà poussés dans un train, à 120 dans un wagon, debout comme des fagots. Horrible ». Quinze jours à errer pour un seul repas, apportés par des villageois tchécoslovaques qui aveint perçu des hurlements. Terminus au pied d’une colline, vision d’horreur : la citadelle de Mauthausen. « Tout le convoi s’est dit, avant c’était peut-être l’enfer, mais là nous y plongeons pour de bon ». Les nuits dehors, le givre du matin, le pain marron confirment le regard initial. Pourtant, début mai, les coups de canon se font si proches. Le 5, Eliane se lève et aucun SS ne garde plus le camp. A onze prisonnières, elles décident de partir. De marcher, de s’asseoir, de marcher encore. Sur le chemin, des Allemands les laissent passer, « diese Mädchen ». « Dire que nous n’étions pas des petites filles. J’avais 20 ans, Clémentine, la plus jeune, autour de 18 ». La première nuit libre est saluée par une ferme et de la paille fraîche. Le réveil par un débarbouillage dans l’auge. La journée par une nouvelle marche et un bout de chemin sur la charrette de prisonniers yougoslaves.

 

Fin du voyage…

 

Dans le bistrot du coin, les vêtements des onze sont mis au feu. « Mes cheveux n’avaient pas repoussé, mais la vermine était bien là, partout. Une vraie tête à poux, je vous dis ! » Au matin suivant, les soldats américains investissent les lieux. Et offre aux rescapés une scène incroyable : « ils se sont mis à pleurer comme des madeleines ; nous riions. Notre état les faisait pleurer ». Passées les larmes, l’unité est aux petits soins : alimentation progressive, mise au soleil régulière, « comme des poussins sous une lampe ». Le capitaine, une star du baseball, leur griffonne un laissez-passer. « Ce papier, je l’ai gardé », glisse Eliane. « Comme tout le monde, il a vieilli, est devenu tout jaune ». Dans la débâcle, le camion de réfugiés aligne les kilomètres jusqu’à Strasbourg, où il est volé par des soldats français. A Chalon-sur-Saône, la distribution de vêtements ne concerne pas Eliane. « On n’a rien pour les Juifs », entend-elle, malgré une santé encore très précaire. Le 21 mai, voilà Paris, rejoint en train spécial. Les télégrammes envoyés à la famille présumée ont porté leurs fruits. Tante Palmyre et son atelier de tabliers l’accueillent. Puis l’une de ses sœurs aînées rue de Courcelles. Le physique évolue bien, et vite. « Mieux que ma cervelle. J’ai tenu le coup un moment mais j’ai fini, sans même déprimer, par devenir complètement dingo ». Une de ses cousines, survivante des camps, ne s’est d’ailleurs pas remise de « l’après ». Eliane si, un an et demi de suivi psychologique plus tard.

 

…et retour à la vie


 

Elle s’était persuadée ne jamais revenir en Alsace un jour. En 1947, la famille restée à Mulhouse, Soultz et Hirsingue la contacte, elle lui rend plusieurs visites. En octobre, trois mois après avoir rencontré Alphonse, marchand de bestiaux et ancien maquisard, Eliane Lévy devient Eliane Picard. « Il m’a immédiatement ramené dans le Sundgau (région à l’extrême-Sud de l’Alsace), à Dannemarie ». La femme d’un commerçant goûte aux tâches de paperasserie, avant de rouvrir la boucherie des grands-parents. « Les tournées en campagne et en 2CV, le retour avec les ragots de tout le monde, j’adorais ! » En 1980, par hasard, un enseignant lui suggère de raconter son histoire aux jeunes. Jusque-là, elle n’en avait parlé à personne, psychiatre excepté. « Tout le monde avait souffert, encore plus en Alsace, ça aurait fait une chape de plus ». Aujourd’hui, une génération d’Alsaciens a pu s’immiscer dans son histoire, dans sa série de miracles. La démarche de mémoire a aussi fait du bien à l’intéressée. Même si ses tirades contre la langue de Goethe, contre ces voitures allemandes dans nos rues actuelles, contre les horreurs du régime de Vichy, contre cette Allemagne des campagnes qui jamais n’a fait un geste,  continuent d’entrecouper son récit, aujourd’hui plein d’humour, de rires, de digressions. Même si, stoïque, elle confie : « on y est toujours et on ne sortira jamais de là ».  

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