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38 mois et une survie

Reichsarbetisdienst, Nacht und Nebel, Melk Kommando, autant de mots de sinistre mémoire qu’il prononce aujourd’hui avec la sérénité d’un gardien de mémoires. Un résistant-déporté alsacien, des souffrances indicibles, la survie, une carrière : mais qui est vraiment René Baumann ?

L’homme est, à 87 ans, une figure emblématique de sa région, le Sundgau, et de sa commune de toujours, Hirsingue. Son bureau est là, à deux mètres de l'endroit...où il est né ! Dans la vénérable minoterie moderne de Hirsingue, du haut de ses 87 ans, notre homme continue de veiller au destin de l’entreprise qui l’a vu naître et grandir. René Baumann y est en effet passé par tous les états. Son meunier de père lui transmet l’amour des lieux et du métier. Voilà le fils qui entre au moulin à 15 ans comme employé de bureau, à gérer les stocks et l’administratif. Après guerre, la minoterie, endommagée par le dynamitage d’un pont adjacent en 1940, n’a finalement pas changé ; le jeune homme retrouve le cocon professionnel, œuvre en polyvalent pendant dix ans. En 1956, il est nommé directeur général, un poste qu’il occupera jusqu’au passage de témoin à l’un de ses trois enfants en 1993.

 

Carrière débordante

 

Entre temps, René Baumann a mué de meunier en chef d’entreprise, développant la société -diversifiée par la fabrication d’aliments pour le bétail en complément de l’activité farine-, faisant construire des silos, accompagnant de près la corporation. Il est surtout devenu « homme public », engagé comme peu dans la vie de « son » Hirsingue. Vous avez dit sapeur-pompier volontaire ? Il sera chef du centre de secours pendant un quart de siècle. De la politique locale ? Juste au conseil municipal près de quarante ans, dont plus de la moitié comme premier adjoint. La sphère économique ? Oui monsieur, avec la présidence du conseil d’administration du Crédit Mutuel des Deux Vallées. Et le sport dans tout ça ? Pas d’impair, René Baumann est ailier gauche et membre fondateur du club local de football. N’en jetez plus… « Ah oui, j’ai une épouse des plus tolérantes », glisse l’intéressé dans un sourire. On le croit sur parole, après un cheminement personnel aussi débordant. Et si cet Alsacien du Sud a l’accent à couper au couteau n’était finalement pas tout à fait comme les autres ? Le destin a voulu que la vie de René Baumann bascule en 38 mois, une petite vie bringuebalée dans les affres et folies du second conflit mondial.

 

René…Buisson, né à Pau

 

De 1942 à 1945, du moulin de Hirsingue à l’hôpital mulhousien du Hasenrain, l’enchaînement est de ceux qui « jamais ne s’oublie, ni même ne se pardonne ». Plus il y repense, plus il se dit que « ce n’est pas possible que tout se soit passé et fini comme ça ». Comprenez, que le « bagarreur » au sens noble qu’il a été s’en soit tiré vivant. Pas indemne, mais vivant. Le 17 avril 1942, René Baumann est enrôlé dans le Reichsarbeitsdienst, à Nüremberg puis dans une mine de sel désaffectée à Kassel. Seule la classe 1922 l’a précédé au RAD. Six mois plus tard, quelques jours après réception de son Wehrpass, c’est l’évasion avec deux copains de Hirsingue. « Sac au dos, en bicyclette jusqu’au village de Moernach, nous avons ensuite franchi la frontière suisse via Oberlarg ; un garde-frontière nous a alors « cueillis » et mis en détention à Porrentruy puis Neuchâtel ». Les fugitifs sundgauviens sont livrés aux autorités françaises à Annemasse, libres. « Nous étions les premiers à leur procurer des Wehrpass ». Décision est prise d’intégrer les rangs du troisième bataillon d’infanterie alpine, basé à Gap. Arrivé fin novembre, René Baumann devient alors…René Buisson, né à Pau, faux papiers obligent.

 

Pris dans le Champsaur

 

Clandestinité, premiers maquis, instruction s’en suivent pendant près d’un an dans la vallée du Champsaur. Le 13 novembre 1943, après douze mois de résistance au beau milieu des Alpes, le hasard d’un ravitaillement dans un village fait mal, très mal, les choses. « C’était le jour de la Saint René, à quatre heures du matin ; j’ai été capturé avec 22 autres résistants. Même encerclé par quelque 400 Gebirgsjäger, je suis resté relativement calme. Je saurai un peu plus tard que nous avions été dénoncés et vendus par un séminariste, contre 500 francs ». Sous le joug de la Gestapo, René Baumann est emprisonné quatre mois à Marseille, où il inaugure les Beaumettes encore en chantier, puis évacué en camp de tri (« une bouffée d’oxygène, grâce à la solidarité des prisonniers communistes »). Sans le savoir, à 21 ans, il est voué à la déportation et à la disparition par son statut « Nacht und Nebel ». Voué à un an de cauchemar. Camps de Sarrebrück Neue Bremm et de Mauthausen, les horreurs se succèdent, « des hommes-squelettes obligés de tourner autour d’un bassin » à la forteresse de granit et l’humiliation concentrationnaire. Son transfert vers Mauthausen se fait un certain 20 avril 1944, jour anniversaire du Führer. Tout le trajet est ainsi pavoisé… « Pyjama rayé bleu et blanc, numéro de matricule 64092 et triangle rouge de déporté politique ; nous étions des « Stück », une horde de bagnards à travailler à mains nues dans la fameuse carrière aux 186 marches ». Encore bien physiquement, le dialectophone qu’il est de naissance s’en tire mieux que d’autres par sa connaissance de l’allemand.

 

Marche de la mort

 

Nouveau convoi en juin pour le Struthof où des habits funestement flanqués du NN l’attendent. Le retour dans sa région natale, l’Alsace, n’est pas celui escompté. « Ration mangeable, témoin terrifié de quelques pendaisons, deux mois à Natzwiller avec beaucoup de Norvégiens avant l’évacuation pour Dachau, un nouveau départ pour Mauthausen et ma désignation pour rejoindre le kommando de Melk », se souvient René Baumann. La succession de déplacements, le manque total d’hygiène et de nourriture, accélèrent la dégradation de sa santé. Sans compter sept mois de travail d’esclave en galeries souterraines. En avril 1945, l’ordre nazi est à l’extermination, mais le déporté hirsinguois se retrouve évacué dans les cales d’une péniche sur le Danube, avant l’une des « marches de la mort » vers Ebensee, 70 km sous les crachats, les injures et le claquement de coups de fusil. « Arrivé à destination, pris par la dysenterie, on m’a placé dans une baraque avec les mourants. Nous savions pourtant que la libération n’était qu’une question de jours. Couché, je ne réalisais rien ».

 

Les os de l’autre côté…

 

Deux jours avant la fin de la guerre, le 6 mai, le camp est libéré par les troupes américaines. Des compagnons d’infortune insistent pour que René Baumann soit tout de même rapatrié en autocar, malgré son absolue faiblesse. « Pour qu’au moins tu ais tes os de l’autre côté, m’ont-ils dit », entend-il encore. Pris en charge à Nüremberg par des sœurs protestantes, il est rapatrié par la Croix-Rouge depuis Metz jusqu’à Hirsingue. Ce 13 juin, la minoterie est toujours debout, comme si de rien n’était. Le père est là, à l’attendre. René Baumann, lui, pèse 28 kilos. Six semaines au Hasenrain ne seront pas de trop pour le remettre sur pied. « J’y ai eu des petites histoires car je mangeais de trop », sourit le miraculé. « J’étais juste content d’être de retour, vivant ». Tout simplement, bien au-delà de son statut de déporté-résistant-miraculé. Par ses rires, par sa simplicité, par sa mémoire, par son souci du détail, René Baumann étonne. Surtout, d’évidence, quand il évoque ces 38 mois qui ont changé sa vie, cette inhumanité sur laquelle il s’est (re)construit. Il a tout de même mis plus de trente ans à en parler comme ça. « Cette guerre, un vrai machin à part (sic). Avec du recul, ce qui m’a sauvé a été de maîtriser l’allemand et de ne jamais me faire remarquer. Disons que c’est passé, mais tout juste… ».

 

 

 

René Baumann en 10 dates

 

16 février 1923 : naissance à Hirsingue (68)

Rejoins son père au moulin de Hirsingue en 1938, certificat d’études primaires et diplôme d’enseignement commercial en poche

11 octobre 1942 : échappe à l’incorporation de force dans la Wehrmacht en s’évadant par la Suisse

Arrêté par la Gestapo dans les Hautes-Alpes en novembre 1943

Mars 1944-Mars 1945 : Neu-Bremm, Mauthausen, Struthof, Dachau, kommandos d’Allach et de Melk, Mauthausen, Ebensee

6 mai 1945 : libération par les Américains du camp d’Ebensee

Reprise du travail à la minoterie début 1946

1956 : Avril, nommé directeur général de la société / Septembre, mariage avec Hélène Schuelle (3 enfants)

Fait Chevalier de la Légion d’Honneur en 1972

1971-1995 : premier adjoint de Hirsingue

Commentaires

Par chantal le 19/05/2010 à 19h06

moment de décourverte fort interessante car bien sûr, très bien écrit. félicitations

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