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Docteur Schittly, cet oiseau de paradis

Bernwiller, France - Cofondateur de Médecins sans frontières, lauréat du prix Nobel de la paix, l'Alsacien Louis Schittly détonne dans le paysage des célébrités. Sa vie est un roman, à panser les misères du monde. Sa retraite est une vie à part entière, à penser aux misères du monde. 

« Il sait tout faire. Mais je ne sais pas ce qu'il va devenir. Il a l'âme tellement inquiète ». D'un père à son fils de quatorze ans, le diagnostic a de quoi surprendre. Il s'avèrera pourtant d'une rare perspicacité. Comme s'il était écrit qu'adolescent comme adulte, les qualités de Louis Schittly seraient aussi ses tourments. Et vice versa.

Comme s'il était évident, aussi, que les certitudes de la ferme familiale à Bernwiller seraient pour Louis Schittly une porte ouverte sur les doutes du monde. Et vice versa.

 

Qu'est devenu l'enfant de paysans, élevé en français et en alsacien mais surtout dans la langue universelle de l'amour de la terre ? Le sait-il d'ailleurs bien lui-même, ce qu'il est devenu ? Pas si sûr. Mais...c'est grave docteur ?

Matin d'automne. La cour de ferme ruisselle des pluies de la nuit. A l'intérieur, une salle à manger, un coin plein d'icônes et un personnage. L'oeil est extraordinairement malicieux. Le sourcil drôlement hirsute.

 

Des piafs aux Amish

 

Je le connais depuis cinq secondes et il sourit déjà en coin : « moi, c'est Charlie Hebdo et le Canard. Je n'ai plus de télé depuis 28 ans ». Dans la foulée, il assure qu'à propos de lui et de son histoire, il a déjà tout dit 100.000 fois. Première claque.

Le Biafra, le Vietnam, l'Afghanistan, le Mali, le Sud-Soudan, bref ses aventures de médecin humanitaire à sauver des milliers de vies et à flirter avec la mort, il les a déjà passées à la postérité.

 

La deuxième, de claque, n'est pas bien loin. « Ah oui, hier matin, j'ai zigouillé quatre coqs ». Louis Schittly, 75 berges et docteur ès contre-pied. Chez lui, il navigue des lapins aux oiseaux, de Darwin à son cochon.

« Je suis un cinglé d'ornithologie. Mais tout me passionne, fleurs, plantes, insectes. Réaliser que des lichens ont 300 millions d'années, c'est fantastique ! »

Chez lui, surtout, il étale au grand jour sa formidable complexité. Le parler est tantôt joliment grossier, tantôt carrément soutenu. Les mains te décrivent l'éclosion d'un bourgeon et l'instant d'après l'explosion d'une bombe.

 

La diction, chuintante, énonce une fascination pour le guerrier - « celui qui résiste aux chars place Tian'anmen, celui qui met sa vie en jeu pour ses convictions » - comme pour les pacifiques Amish et leur autonomie - « c'est la seule communauté à avoir une réflexion sociétale sur la technique et le progrès » -.

L'échange est enlevé, demande du répondant...et un atlas. Ici le mont Athos, où Louis Schittly s'est converti à l'orthodoxie après vingt ans d'athéisme et une enfance bien catho. Là le Kazakhstan, où il pense partir prochainement, « pour les piafs ». Aussi la Guinée, où Bernard Kouchner (« un ami de tranchée depuis le Biafra ») entendait il y a peu lui confier la gestion d'un centre médico-social.

 

« Je suis à un tournant »

 

Entre tous, en bon migrateur qui revient au bercail, il y a l'Alsace et le Sundgau. Lui, le « bàràdyisfogl » -oiseau du paradis en alsacien, surnom dont sont affublés les habitants de Bernwiller- est attaché à sa terre, rurale, paysanne, tel le loriot à sa parure jaune d'or.

Son cri est celui du cœur : « l'homme du paléolithique était bien plus intelligent que celui de la société des poulets en batterie ». Obéir, suivre, des concepts qu'il ne supporte pas. Du coup, le rythme du propos se hache.

 

Les valeurs de la paysannerie, indépendance et auto-suffisance, lui collent à la peau comme son antique chandail en laine. Il les pleurait déjà en 1976 dans son premier livre, l'excellent « Dr Näsdla ou un automne sans colchiques ». Elles l'ont enraciné à jamais, lui l'insatiable baroudeur, dans sa région.

Désormais, dans son bureau d'un autre monde, avec hamac et vue sur jardin, sous les yeux de son père en photo à Riga en 1917 autant que d'une jolie jeune fille peinte par Jean-Jacques Henner -l'autre célébrité de Bernwiller-, il s'estime « à un tournant ».

 

Pas de projets précis. Fini, le fernweh du médecin-paysan devenu plus paysan-médecin ? « Peut-être ». L'envie de reprendre la plume ? « Sans doute ».

Et celle d'apprendre toutes les bêtises du monde à des petits-enfants ? « Oui, oui, je suis prêt ! Mais je ne vois rien venir », lâché dans un éclat de rire. Les deux enfants, 29 et 30 ans, sont dans les parages.

 

A nouveau, l'oeil paternel extraordinairement malicieux. Le même qu'il a quand tu le croises au marché de Mulhouse -sa fille y vend des bouquets de fleurs- et qu'il fouine dans ton sac à la recherche d'un croissant !

A nouveau, le sourcil extrêmement hirsute. Comme pour mieux distinguer le vieux loup indomptable du reste de la meute.

 

L'essentiel est ailleurs. D'où il est, Alphonse Schittly peut être rassuré. Son fils Louis, inquiet et doué, est devenu quelqu'un. 

 

 

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